Janvier 2004
 
Par Ahmed R. Benchemsi


L ibérer des gens coupables d'avoir émis des idées, c'est bien. Par principe, quelles que soient ces idées. Saluons donc à nouveau le geste royal de la semaine dernière, comme il le mérite. Mais que cela ne nous empêche pas d'en observer objectivement les conséquences… En voici, grosso modo, les principales :
• Ali Salem Tamek, Marocain, avait été condamné pour appartenance au Polisario. Voilà donc un partisan déclaré de la partition de son pays, fêté en héros après sa libération et devenu un influent leader d'opinion. Avocat de l'indépendance du Sahara, Tamek donne aujourd'hui des meetings retransmis en duplex dans plusieurs capitales mondiales… et à Tindouf. Que faire contre un tel homme ? L'emprisonner à nouveau ? Le persécuter ? Ce serait indéfendable… et absurde, juste après l'avoir libéré alors qu'il ne demandait même pas la grâce. Première conséquence : la monarchie devra accepter, sur son
sol, l'expression de voix hostiles à l'intégrité territoriale. Une expression très poussée de la démocratie, dans un pays pas encore démocratique.
• Ali Lmrabet a été condamné pour outrage au roi. Il ne l'avait caricaturé que très allusivement, mais enfin, un pas avait été franchi. Supposons que demain, un autre facétieux se prenne la fantaisie de caricaturer vraiment Mohammed VI : son visage, con corps, ses attributs officiels. Une caricature qui serait - horreur ! - drôle… Que faire ? Arrêter l'insolent ? Sous la même inculpation qu'un autre qu'on vient à peine de relâcher ?! Deuxième conséquence : la monarchie devra accepter que son maître, le chef de l'État, devienne un acteur politique comme un autre, sujet à la dérision des médias. Une expression très poussée de la démocratie, dans un pays pas encore démocratique.
• Mohammed Rachid Chriî avait été, pendant son incarcération pour le grotesque motif de trafic de drogue, sauvagement torturé par des agents d'autorité. En annonçant la libération de cet homme, c'est à peine si Mohamed Bouzoubaâ ne s'est pas excusé ! Le ministre de la Justice a ainsi qualifié le gracié d'"activiste des droits de l'homme" et son chef d'inculpation d'"officiel" - des termes très surprenants, dans un froid communiqué administratif. Libéré, Chriî a eu droit à un accueil délirant de milliers de fans, dans les rues de Safi. Qui brandissaient des pancartes demandant le jugement des 7 tortionnaires, nommément cités, de leur camarade. Que faire ? Ignorer la foule ? Elle ne se taira pas, encouragée par des militants de la trempe de Chriî, de plus en plus nombreux, qui martèlent chaque jour leur refus de l'impunité. Troisième conséquence : la monarchie devra se faire à l'idée qu'elle ne peut pas reconnaître la torture sans punir les tortionnaires. La moindre des choses en démocratie, dans un pays pas encore démocratique.
Toutes ces conséquences ravissent les épris de liberté que nous sommes. Et le roi ? En bousculant les lignes rouges que son propre système secrète, a-t-il choisi, délibérément, de brûler ses vaisseaux ? De poser de nouvelles normes démocratiques et advienne que pourra ? D'autres lectures, plus déprimantes, sont possibles. Par foi, privilégions celle du volontarisme démocratique. Et croisons les doigts.
 
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