Anecdotes

A propos de ces textes

C. BENEDIC

C. BENEDIC

Ma première rentrée des classes: Mon premier copain de classe s’appelait Olivier. Après mon départ du Maroc, j’avais, pendant au moins 20 ans, vainement recherché son nom dans les annuaires de toutes les villes que j’ai traversées en France – et elles sont nombreuses – avec le vague espoir de le retrouver. Internet n’existait pas encore et si le minitel relança mes espoirs je fus vite déçu. En octobre 2004 je musardais sur Internet quand je tombais par hasard sur le site des anciens élèves de Charles de Foucauld, l’établissement où j’avais passé la plus grande partie de ma scolarité. Olivier n’était pas inscrit sur la liste des anciens qui y figurait. L’émotion de retrouver les noms de mes copains d’enfance et ceux de certains maîtres m’inspira ce texte que j’envoyais à José ALVAREZ qui le publia. Quelques jours plus tard je reçu un mail de mon copain Olivier qui découvrant comme moi ce site par hasard s’était reconnu!

Des après-midi de chien: Jean-Paul FLORIN est décédé en août 2007. La fréquence des punitions que lui infligeait le RP.PUCHEU -préfet de discipline en même temps que prof de maths - et celle du RP. LATAPIE son alter ego en ce qui me concernait, faisait que nous nous retrouvions souvent collés en même temps. Je dédicace à sa mémoire les souvenirs de ces après-midi interminables.

Le lys dans la vallée: Denis VERGUIN était toujours le premier de la classe. Après mon texte sur Jean Paul FLORIN il m'a envoyé cet email en février 2008: "Christian, je me souviens de toi, on était chacun à un bout du classement, mais tu faisais partie de ma famille d'école. je crois que j'aurais aimé que tu sois moins puni et que tu arrives à avoir de bonnes notes, juste pour ton plaisir." Denis ton souhait s'est réalisé !

Les titres sont des clins d’œil. "Le lys dans la vallée" d'Honoré de BALZAC est un roman grandement autobiographique où le héros raconte son enfance malheureuse et sa rencontre avec une céleste créature qui transformera sa vie. "Un après midi de chien" est un film réalisé par Sidney LUMET. Vous aurez reconnu dans "Le temps retrouvé" l'allusion au roman de Marcel PROUST

Enfin, même si j’ai parfois forcé le trait et concentré le récit pour le besoin narratif, ces lignes sont inspirées de souvenirs authentiques.

[ C. BENEDIC ]

MA PREMIERE RENTREE DES CLASSES

Comme j’allais atteindre l’âge de six ans, mes parents se préoccupèrent de ma scolarité. Nous habitions avenue de l’Hermitage, dans le quartier du même nom ; ce fut donc tout naturellement, en voisins, qu’ils décidèrent de m’inscrire à Foucauld.

Cette décision fut confortée par le fait que mon père, lui-même ancien élève d’une institution religieuse (dont il était ressorti fervent non-pratiquant) s’était forgé de son séjour chez les chers Frères un avis définitif sur les vertus de la discipline normalement pratiquée dans ces établissements. L’éducation surveillée que l’on m’y destinait devait concourir à faire de moi un homme accompli aux qualités morales parfaitement ancrées. Il rejoignait en cela un avis assez répandu à l’époque dont j’eus plus tard la confirmation : plusieurs de mes condisciples me confièrent avoir fait l’objet d’une démarche similaire de leur géniteur.

Pauvre Papa ! J’ai longtemps cru que j’avais anéanti ses espérances, au plan de la conduite en tout cas ; heureusement j’appris par la suite, de la bouche même de ma grand-mère, que cette formidable indiscipline semblait génétiquement attachée à notre famille et se transmettait par les hommes de génération en génération. Je n’étais finalement que la victime innocente d’une hérédité malencontreuse dont je pus à mon tour mesurer les effets dévastateurs durant la scolarité de chacun de mes deux fils.

Bref, pour revenir à nos moutons, c’est donc par un beau matin d’octobre 1954 (en ce temps-là la rentrée avait lieu le 1er octobre, ce qui nous faisait quand même de belles vacances d’été) que je fis mes premiers pas, au propre comme au figuré, à Charles de Foucauld.

J’étais né un 21 juin, le jour de l’été qui n’était pas encore celui de la fête de la musique; j’avais six ans et 4 mois ce qui me mettait finalement à une proximité assez courte de ce que l’on a coutume d’appeler l’âge de raison. Au seuil d’une étape aussi importante, devais-je donner la main à ma mère qui ce jour-là, comme d’autres parents, m’accompagnait jusque devant la porte de la classe de 12ème ? Ma réflexion ne dura pas ; à moins d’un mètre je perçus soudain les hurlements déchirants d’un garçon probablement plus fragile que moi, en tout cas plus extraverti et dont, l’évocation de cette terrible journée nous ayant rapprochés, je sus plus tard qu’il s’appelait Olivier. Pauvre compagnon d’infortune ! Lui ne s’était pas posé pas la question de savoir s’il devait ignorer la main protectrice: il était tout entier agrippé aux jupes de sa mère qu’il implorait de ne pas l’abandonner ! La détresse du pauvre enfant me rappela l’histoire tragique du Petit Poucet qui m’a toujours profondément ému . Craignant de ne pouvoir contenir à mon tour des sanglots que je sentais insidieusement monter de ma gorge, je refusais de céder aux sirènes de la stéréophonie (qui n’avait d ‘ailleurs pas encore été inventée) et me sentant investi d’un devoir d’exemple, je m’assurais par le contact de la main maternelle un courage et une dignité qui, une fois n’est pas coutume, firent l’admiration des autres parents.

Nous n’avons pas beaucoup travaillé ce jour-là, mais nous gagnâmes suffisamment d’assurance pour pouvoir revenir le lendemain sans appréhension. Peu à peu les chagrins s’apaisèrent, les angoisses s’estompèrent et nous primes possession de ce qui allait devenir notre univers quotidien pour de longues années.

Ma mère en m’enseignant avec amour les rudiments de la lecture et de l’écriture dès l’age de 5 ans me permit de ne pas m’éterniser en 12ème : après quelques jours les effets de mon érudition me firent directement affecter en 11ème , ce qui sur le plan pratique ne changeait finalement pas grand chose, les 2 classes étant réunies dans la même salle. Mais le programme était différent et l’investissement maternel fut largement récompensé puisque cette année-là, j’obtins, pour la première mais aussi, hélas, pour la dernière fois de ma vie, le prix d’excellence sous la forme d’un livre que l’on me remit le jour de la distribution en me félicitant. Je me souviens encore du titre : « Les aventures de Hamou le Malin» et du contenu qui racontait l’histoire d’un petit blédard dégourdi, prénommé Hamou. C’est l’avantage inestimable de n’avoir eu qu’un seul prix d’excellence dans sa vie : le souvenir sublimé en reste intact!

Et ainsi jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, nous fîmes en un long parcours l’apprentissage de cette vie qui devait nous mener à l’âge adulte.

Cinquante ans ont passé et le temps a une vertu extravagante : en expurgeant les moments douloureux il parvient à embellir le souvenir. Pourtant quand j’y repense je dois me rendre à l’évidence : la jeunesse ne fut pas le meilleur temps de ma vie ni Foucauld mes meilleurs souvenirs.

Nous étions quelques-uns dans ce cas et nous gardions bien nos secrets. J’ai longtemps tu cette enfance difficile où pour fuir les bruits et les querelles d’un foyer désuni, en bâclant mes devoirs, je m’échappais dans les rues d’un quartier où j’avais fait de mes copains ma nouvelle famille. Je diluais dans l’indiscipline, les pitreries et les extravagances, l’alcool de mon père, la maladie fatale de ma mère et l’impécuniosité chronique de la famille. J’étais rebelle, un de ces êtres fragiles et durs en même temps, qu’un excès d’autorité loin de les soumettre pousse au contraire à la révolte. Etait-ce la prédestination de mon prénom « Christian », qui me valut comme dans les "Révoltés du Bounty", d’être plus souvent qu’à mon tour l’instigateur de menées contestataires? En tout cas la constance a toujours été chez moi une vertu cardinale: en mai 68 debout sur une barricade, je fus le premier emmené par les CRS de la bourgade alsacienne où j’avais établi domicile !

Ces dix années passées à Foucauld furent comme un voyage au long cours: quelques fois paisibles souvent houleuses et j’ai essuyé bien des tempêtes. Des capitaines m’ont laissé de bons et merveilleux souvenirs : les sœurs Marie Désirée, Marie-Dominique, l’abbé Leblanc, les pères Coupeau, Minvielle, Brandam. J’en oublie probablement. D’autres me prirent même sous leur aile protectrice : Madame Kremer, les pères Hurou et Sabaté ; j’ai pour eux une véritable reconnaissance. S’il manque de la place au paradis qu’on leur en fasse avec la mienne, je la leur cède de tout mon cœur. Deux d’entre eux, en revanche, manquèrent singulièrement à mon égard de cette charité chrétienne que l’on porte naturellement au crédit de ceux qui se sont mis au service de l’Amour des autres. En tout cas pour l’adolescent meurtri et à la vie familiale disloquée que j’étais, ils se montrèrent durs, impitoyables et parfois cruels. Je serai plus généreux qu’eux : je ne les citerai pas.

Quelle grande bouffée de nostalgie en parcourant ce site, quelle émotion à retrouver des noms de mon enfance. J’ai soudain, je dois le dire, un désir de pardon, une envie de redorer leur blason. Je ferme les yeux ; quelques vers de F. Pessoa me reviennent en mémoire : “Depois de amanhã, sim, só depois de amanhã... Levarei amanhã a pensar em depois de amanhã e assim será possível ; mas hoje, não... Não, hoje nada ; hoje não posso.” (1)

Qu’ils aillent jouer à la pelote avec le diable !!

(1) Après demain, oui, seulement après demain… Je me lèverai demain en pensant à après-demain, et ainsi ce sera possible ; mais aujourd’hui, non. Non, aujourd’hui rien. Aujourd’hui, je ne peux pas.

Lyon le 14/10/2004

[ C. BENEDIC ]

DES APRES-MIDI DE CHIEN

En ce temps-là la mode n'était pas à s'appeler par nos prénoms. J'aimais donc bien "FLORIN" et nous étions avec quelques autres (moi plus encore que lui) souvent collés en même temps. C'était bien là l'unique vertu de ces absurdes punitions: sans atteindre jusqu'à l'amitié, la solidarité des condamnés opérait entre nous un rapprochement qui nous aidait à égrener ces heures interminables dans la grande salle du sous-sol ordinairement affectée aux 6 émes et à l'étude du soir des petits.

Le bon Père COUPEAU, en volontaire probablement désigné, assurait régulièrement la surveillance ennuyée de ces gardes à vue. Débordant d'une bienveillante tolérance dont nous n'avions pas pleinement conscience mais dont nous profitions sans vergogne, il feignait de ne pas voir les billets échangés ni les bavardages insonores où le vocabulaire, exagérément articulé et efficacement complété par un discret langage des signes, remplaçait avantageusement la voix. Hélas! si les initiés excellaient à cette communication feutrée, les punis occasionnels en revanche, sans doute mis en confiance par l'apparence débonnaire du surveillant, faisaient, après un premier silence initiatique, totalement fi des convenances et, oubliant toute prudence, s'exprimaient de plus en plus bruyamment. Le volume de décibels, en augmentant progressivement, finissait par atteindre un niveau qui rappelait singulièrement l'ambiance joyeuse des marchés de Provence. C’est alors que notre brave garde-chiourme, pour calmer le bruit qui enflait et risquait d'attirer sur nous - lui compris - l'attention visiteuse du Préfet PUCHEU, nous rappelait brutalement à son autorité d'un sonore et magistral : "UNTEL! 1000 LIGNES !". La démesure de la sanction suffisait in petto à ramener un calme relatif. Mais les vrais habitués, sachant que le bourreau charitable n'exigeait jamais de ses victimes la preuve de la peine effectuée, abandonnaient bien vite leurs mines hypocrites d'innocents dérangés dans leur travail par le désordre ambiant et reprenaient prudemment mais sans émoi le dialogue soudainement interrompu.

En ce qui me concerne personne n'ayant encore pensé à instaurer les 35 h pénitentiaires, j'accumulais, une fois, plus d'heures de colle que n'en pouvaient compter tous les jeudis, samedis et dimanches - matin compris- du dernier trimestre. Cette inadéquation calendaire surprenante ébranla fortement le landernau préfectoral. On envisagea de me retenir au-delà de l'année scolaire mais c'était illégal. Monseigneur LEFEBVRE, à la demande de la Haute Autorité, annula pour tout le monde la grâce épiscopale traditionnellement accordée aux punis le jour des communions solennelles. On fit en vain appel à toutes les imaginations mais même le Préfet mathématicien dut se rendre à l'évidence: l'équation était insoluble et l'on se résigna à m'appliquer une peine amputée.

Alors, m'estimant somme toute favorisé par le Destin qui m'envoyait cette providentielle confusion des peines arithmétique, je me consolais de tout ce temps perdu sur mes loisirs et j'affrontais avec un courage résigné la perspective annoncée de la punition hebdomadaire qui recommencerait le lendemain.

Jean Paul Florin s'est évadé avant moi. Un an après lui je quittais Foucauld à mon tour. Nous ne nous sommes jamais revus puisque malgré les châtiments partagés nous ne nous l'étions jamais promis. Presque quarante ans plus tard, en 2001, par un pur hasard j'ai fait la connaissance de son frère Pierre. Leur relation était tendue. J'ai su que son enfance n'avait pas été très heureuse. Je me souvenais parfaitement de sa tête blonde, de son visage souriant. Je lui ai fait signe par écrit mais il n'a pas répondu. Je n'ai pas insisté.

Adieu Jean-Paul fais bonne route pour ce denier voyage. Et si d'aventure sur le chemin du Paradis tu croises l'ancien préfet PUCHEU, fends toi la gueule sans retenue: s'il rode encore le vieux hiboux c'est qu'on ne l' y a pas laissé entrer!

A JP FLORIN in memoriam. Lyon le 02/02/08

[ C. BENEDIC ]

LE LYS DANS LA VALLEE

Après un parcours pour le moins chaotique ( le terme peut sembler faible mais je ne lui connais pas de superlatif ) j'ai fini en 1965 par avoir un livret scolaire si désastreux que plus aucun lycée ne voulut de moi. La sanction ultime venait de tomber : j'étais banni de l’Instruction Publique!

Alors que j'aurais pu me réjouir d'abandonner enfin ces études qui me poursuivaient depuis si longtemps, je connus paradoxalement la désespérance du naufragé qui, forcé par un courant contraire, voit s'éloigner inexorablement le rivage d'une terre où se trouve le salut. Accablé par ce soudain statut d’apatride du système éducatif, je fis cependant avec l’acharnement aveugle de ceux qui ne savent pas renoncer, une dernière demande auprès d'un établissement dont j'avais eu vent par ma cousine qui y suivait une scolarité tranquille. Les moyens de communication étant plus compliqués qu’aujourd’hui et l’endroit géographiquement assez éloigné de chez moi, j’espérais naïvement que ma réputation y parviendrait suffisamment atténuée pour me permettre de reprendre le cours d’une scolarité à laquelle je me promettais, en cas de réussite, de consacrer une énergie jusque-là dissipée dans le chahut et l’inactivité.

C’est alors que, probablement touchées par ce début de contrition et peut être aussi par l’obstination de cet adolescent qu’elles avaient jusque-là méconnu, les fées qui ne s’étaient pas penchées sur mon berceau décidèrent de me donner un coup de main. La directrice - on ne disait pas encore " proviseur(e) " - , une demoiselle aux 50 ans largement dépassés, décida que je serais le fils qu'elle n'avait jamais eu. Désorienté par la bienveillance de son accueil autant que par la bonté d’un regard que n’arrivaient pas à masquer les verres épais de ses lunettes de myope, je n’eu pas le courage de dissimuler mon passé peu glorieux et sans occulter aucun détail je me confessais avec la scrupuleuse application d’un premier communiant à la veille de la cérémonie. Après m’avoir attentivement écouté, elle passa, à mon grand dam, deux ou trois appels téléphoniques à ceux de ses confrères qui m’avaient rejeté. Consterné par la tournure que prenaient les événements, j’essayais, pour masquer mon désarroi, d’imaginer la formule qu’elle utiliserait pour m’éconduire. J’en étais là de mes réflexions quand le silence ambiant me ramena soudain à la réalité.

Elle s’accorda quelques secondes de réflexion puis, plongeant droit son regard dans mes yeux déjà résignés, elle affirma avec une douce détermination qu’à son avis il n’y avait dans mon pitoyable cursus vraiment pas de quoi fouetter un chat. Abasourdi par tant de compassion mais aussi envahi par la crainte obscure de décevoir l’espoir qu’elle semblait vouloir placer en moi, je tentais une reculade : j’objectais que le règlement académique ne permettait pas le triplement d’une classe et que je n’avais hélas! pour la deuxième fois consécutive pas été admis en première. Mon sort était scellé. Personne n’y pouvait plus rien. Son regard me transperça à nouveau. Ici, jeune homme, me dit-elle doucement mais avec autorité, c’est moi qui décide du règlement. Et, me tutoyant - j’appris par la suite que je fus le seul élève qui de toute sa carrière bénéficia de cette familiarité - elle m’intima l’ordre de me présenter deux jours plus tard pour subir un examen officiel quoique dérogatoire, destiné à juger de mes capacités à suivre les cours d’une classe de première. Je me présentais donc au jour et à l’heure prévus sans trop d’appréhension je dois le dire. Si mes véritables faiblesses résidaient dans les mathématiques et en anglais, pour le reste les mauvaises notes n’étaient que la conséquence de mon statut perturbateur, les profs trouvant là un dernier moyen de châtier le trublion aguerri aux sanctions classiques des mises à pieds et autres heures de colle. Par surcroît l’accumulation abyssale de ces heures punitives m’avait finalement conduit, pour passer plus vite le temps, à m’adonner à la lecture. Abandonnant le déchiffrage difficile des bandes dessinées furtivement effeuillées sur les genoux, je découvris progressivement les grands auteurs qui présentaient, outre le bénéfice pédagogique, le privilège supplémentaire de pouvoir être lus au grand jour. J’y pris goût insensiblement et développais peu à peu une capacité littéraire en avance sur mon âge. J’élargis mon vocabulaire et accrus mon aptitude à rédiger. Enfin héritage bienheureux de ma formation à Foucauld j’avais toujours été bon en latin.

Ainsi donc, confiant en mes capacités à affronter les matières littéraires, je révisais assidûment durant les quarante-huit heures dont je disposais la production annuelle de charbon et d’acier du Japon, les ressources minières cachées de l’ex-URSS et les péripéties historiques de la France entre les débuts de la République et le Premier Empire. L’examen se déroula dans la plus grande confiance à mon égard: j’étais seul dans une salle, sans surveillance, mon cartable à mes pieds. J’aurais pu y dissimuler de quoi nourrir les épreuves les plus complexes. Pourtant je n'en eu même pas l’idée et je m’investis dans les sujets proposés avec toute l’ardeur du pécheur repenti. De temps en temps le Surveillant Général, un ancien résistant qui avait subi les affres de la déportation, venait s’assurer avec un sourire encourageant que tout allait bien pour moi. C’était le cas. Je crois que mes meilleures notes furent en anglais et en mathématiques. Au ramassage des copies, les profs chargés de ces enseignements, parcourant rapidement d’un œil expert le résultat de mon travail, me suggérèrent amicalement quelques corrections salutaires. Je fus, m’annonça-t-on un peu plus tard, reçu haut la main. Et comme le succès du résultat rendait ipso facto leur publication inutile on ne me communiqua jamais les notes de l’épreuve. J' étais admis, point final.

Alors commença pour moi la découverte d’un monde merveilleux, celui des bons élèves. Pour ne pas décevoir mes bienfaiteurs je fis l’apprentissage de la discipline; j’y ajoutais rapidement l’écoute attentive des cours et m’enhardi même jusqu’à lever la main régulièrement pour répondre aux questions professorales. Le résultat ne se fit pas attendre et j’obtins bientôt le statut d’un élève, non pas modèle ce qui eut mal cadré avec mon tempérament, mais à la personnalité affirmée, ouvert et travailleur. Les conseils de classe se félicitaient de mes progrès. J’obtenais de si bonnes notes dans mes matières de prédilection que l’on envisagea de me présenter au Concours Général. Quant à mes condisciples, s’apercevant avec malice que sans la moindre manœuvre courtisane j’avais pourtant l’oreille plus qu’attentive des professeurs, ils m’adjurèrent de devenir le délégué de la classe. Peu entraîné à une telle responsabilité, après un premier refus, j’acceptais avec un brin de réticence. Leur calcul s’avéra judicieux car une fois élu à l’unanimité moins une voix - la mienne - que la modestie et l’absence de candidatures concurrentes m’avaient fait reporter sur l’abstention je n’essuyais jamais le moindre refus à des requêtes pourtant parfois un tantinet exagérées. Bref tout le monde moi le premier, y trouvait son compte.

Un événement douloureux vint hélas! endeuiller cette année qui avait démarré sous de si bons auspices. Ma mère, après cinq années de rémission, mourut de ce que l’on appelait encore une longue et pénible maladie. C’était par une grise et froide journée du mois de mars. J’étais assis près de la fenêtre; en voyant un surveillant qui, traversant la cour, se dirigeait vers notre classe, je compris immédiatement que c’était moi que l’on venait chercher. Tous mes camarades et notre professeur principal assistèrent aux obsèques malgré la distance. L’affection conjuguée de la directrice, de mes maîtres et de mes condisciples me permit, sans me consoler, de surmonter cette épreuve. La jeunesse - je n’avais que 17 ans - fit le reste : j’y trouvais les ressources nécessaires pour parachever ce que j’avais commencé .

Pour alléger mon chagrin, je m’impliquais plus encore dans la vie du Lycée. J’intégrais le ciné-club, la chorale et même la troupe théâtrale où mes origines casablancaises me firent, par une improbable association d’idées, attribuer le personnage d’un monarque oriental dans « ROMULUS LE GRAND » une pièce de Friedrich DURRENMATT. J’y tenais le rôle de ZENON L’ISAURIEN un des derniers empereurs byzantins. Le succès, loin d’être d’estime, s’élargit du cercle lycéen aux contours de la ville où nous donnâmes plusieurs représentations. L’auteur lui-même, à qui nous avions demandé l’autorisation de jouer sa pièce, eut vent de l’originalité de notre mise en scène et nous promit de venir assister en personne à la prochaine représentation. Il en fut malheureusement empêché par une mauvaise bronchite et les vacances d'été, en dispersant la troupe, nous privèrent définitivement de cet honneur amène.

L’année suivante, je m’initiais avec bonheur à la philosophie. Je bénéficiais là encore de la protection amusée de mon professeur qui me surnomma définitivement « Joli-Cœur » depuis le jour où, ma main dans la main d’une blonde et gentille demoiselle, nous tombâmes nez à nez au détour d’un de ces chemins forestiers propices aux promenades sentimentales qui surplombaient la vallée. Pourtant dans ce ciel d’azur éclatant quelques nuages semblèrent à un moment vouloir ternir mon horizon. Après le décès de ma mère, le foyer déjà bien fragile, finit par se désagréger complètement. Mon oncle et ma tante, en plus de leur cinq enfants, avaient accepté de recueillir ma jeune sœur et m’hébergeaient également. La situation était difficile et il me fallait trouver rapidement de quoi vivre et me loger.

Le seul emploi que je pouvais envisager était celui de maître d’internat ce qui me permettrait de suivre les cours le jour et de travailler le soir. J’avais ouï-dire que le lycée technique hôtelier était précisément à la recherche de personnel mais il y avait un écueil de taille : ces postes étaient clairement réservés aux étudiants titulaires du baccalauréat

Comme l’année précédente en obstiné qu’aveuglait la présomption de l'adolescence, je me présentais tout de même et l’on me reçut très gentiment. Je briguais avec élan cet emploi dont j’avais tellement besoin en espérant compenser par une ardeur débordante le diplôme manquant. Le directeur, un homme à l'aspect sévère à qui je fis visiblement bonne impression, se montra désolé de ne pouvoir m’aider : l’annonce était ancienne et tous les postes étaient pourvus depuis longtemps. Au lieu de me congédier avec indifférence, il me pria aimablement, pour adoucir ce refus involontaire, de lui laisser mes coordonnées « pour le cas où… » J’indiquais sans conviction le téléphone de mon oncle et m’en allais en le remerciant de son accueil. Le retour prit un peu de temps : les autocars à cette époque reliaient tous les villages en omnibus et leurs moteurs étaient poussifs. Assis sur le cuir usé d'une banquette inconfortable, le front appuyé contre la vitre tremblante d’une fenêtre, je contemplais sombrement le vignoble alsacien qui défilait sous mes yeux le long de cette « route du vin » que nous arpentions péniblement. J'étais à mille lieux d'imaginer qu'à mon insu pendant ce temps, les bonnes fées qui décidément ne me lâchaient plus depuis qu’elles avaient décidé de m’épauler, agiteraient à nouveau leurs baguettes magiques.

Je venais de franchir le seuil de la maison quand ma cousine m’interpella: « Le directeur du lycée hôtelier te demande de le rappeler d’ urgence. » A peine avais-je composé le numéro que le cher homme m’informa d’un singulier retournement de la situation. L'un des deux maîtres d’internat prévus pour la rentrée s’était brisé une jambe et venait tout juste de renoncer à son poste. On m’attendait le lendemain pour les formalités d’embauche; nous étions vendredi, je commencerais si j’acceptais, dès le lundi suivant.

Interloqué, je balançais entre la joie et l’embarras : une jambe cassée ! Fichtre ! Les fées n’y avaient pas été de main morte. Mais l’instinct de survie prit rapidement le dessus et j’acceptais sans états d’âme. Une fois de plus le destin me comblait : j’étais non seulement payé mais en prime nourri et logé. Je déjeunais tous les jours au restaurant et j’avais une chambre luxueuse dans l’annexe de l’hôtel réservée à l’internat en hiver et aux clients en été. Midi et soir je m’initiais voluptueusement à la délicate et suave cuisine des établissements étoilés et commençais probablement dès cette époque à accumuler ce trop plein d’acide urique qui me ferait, trente ans plus tard, chèrement payer tous mes excès par d’effroyables crises de gouttes.

Mais le futur n’était pas dans mes préoccupations. Je devais faire coïncider mes horaires de travail avec ceux de mes cours au lycée. Une fois de plus je m’en ouvris à ma bienfaitrice. Avec l’assentiment unanime du corps enseignant dont certains parmi les plus enthousiastes crurent voir en moi la réincarnation du « PETIT CHOSE », on décida qu’on ferait tout pour me faciliter la tâche. J’arriverai donc en retard mais avec discrétion aux premiers cours du matin et lorsque mes examens chevaucheraient quelque permanence où ma présence était indispensable on me donnerait les sujets la veille de la composition ; c’est ainsi que je passais pas mal d’épreuves en surveillant tranquillement l’étude du soir de mes apprentis cuistots.

Les élèves dont certains me dépassaient en taille et en âge m’adoptèrent bien vite. J’étais autoritaire de nature et mon expérience d’ancien indiscipliné chronique m’évita de tomber dans les pièges naïfs qu’ils me tendaient ; je repérais facilement les buvards encrés et autres pique-culs qu’ils disposaient au début sur ma chaise. Si j’exigeais un silence absolu et une obéissance sans failles aussi bien en étude qu’au dortoir j’organisais en revanche périodiquement quelques énormes chahuts dont malgré mon nouveau statut j’avais gardé le secret. Ces répits disciplinaires intermittents, en les tordant littéralement de rire, apaisaient efficacement les tensions que connaissent tous les élèves soumis constamment à une discipline rigoureuse et eurent une conséquence inattendue: ils créèrent une véritable cohésion dans le groupe et une estime partagée entre nous qui les fit bientôt se gérer en autodiscipline. Je finis par leur laisser une totale autonomie de mouvement durant mes surveillances et mes seules interventions se limitaient à quelques " tss-tss " sporadiques pour ramener incontinent un silence jamais vraiment troublé. Bref, cette année de terminale se déroula idéalement. La vie était si belle que je me surpris même une fois à envisager sereinement l’idée de redoubler pour prolonger tous ces plaisirs. Mais je chassais bien vite ces pensées ineptes et mis tout mon cœur à l’ouvrage.

Enfin le jour du bac arriva. Je réussis toutes les épreuves avec facilité, j’obtins le diplôme si convoité avec la mention « bien » et une moyenne de 15,90, la meilleure de tout notre lycée et même du canton. J'avais frôlé la mention "très bien" attribuée à partir de 16 de moyenne générale. Nombreux furent ceux qui me plaignirent sincèrement pour avoir manqué ce « très bien » à cause de dix petits centièmes de points. Je les considérais d’un air songeur en me disant intérieurement qu’à peine deux ans auparavant pas un d’entre eux n’aurait misé un bouton de chemise sur mes chances de réussite et que les seuls examens que j’avais passés jusque là avec brio étaient les radios pulmonaires de dépistage de la tuberculose dans le bus que la Croix Rouge mettait chaque année gracieusement à la disposition de l’Académie du Haut Rhin. Cette victoire, ma victoire, fut la victoire d’un outsider mais personne ne le savait. J’allais chercher sans tarder mon diplôme au Rectorat et le soir même j’apposais d’une main ferme la griffe de l’impétrant au bas du parchemin.

Je venais de passer deux années au Paradis, inondé de bonheur dans cette petite ville de Guebwiller, au creux d’une vallée entourée de montagnes aux crêtes si usées et aux sommets si arrondis qu’on les appelle des Ballons. Ainsi s’accomplissaient les Ecritures: "Les derniers seront les premiers". En séparant le bon grain de l’ivraie tous ces braves gens avaient fait de moi un roi. Je portais désormais une couronne tressée de lauriers. Par leur bonté et leur dévouement ils avaient métamorphosé la mauvaise herbe en une fleur, la plus noble des fleurs, la fleur des Rois.

Et moi j’étais ce lys au fond de cette vallée.

A Denis VERGUIN en amitié affectueuse. Lyon le 18/02/2008

[ C. BENEDIC ]

LE BACHELIER SANS VERGOGNE

Nous savons tous que très souvent les auteurs - même les plus grands - se sont inspirés ou ont été influencés par l'oeuvre d'un autre qu'ils admiraient. J'ai eu la chance de découvrir ainsi une référene littéraire qui me touchait de près.

Lorsque j’entendis pour la première fois «Les 4 Bacheliers» je fus frappé par la similitude du texte de BRASSENS avec le titre d’un ouvrage « Le bachelier sans vergogne » que j’avais découvert et parcouru un peu distraitement quelques mois plus tôt dans la bibliothèque d’un de mes cousins. L’histoire décrivait les péripéties vagabondes d’un jeune érudit avide d’aventures qui parcourait la campagne en bénéficiant de la généreuse hospitalité de ses rencontres. Je connaissais pour l’avoir rencontré à deux ou trois reprises Albert MARCHON l’auteur du roman. Il faisait partie du cercle familial mais nous n’étions alliés que par ricochet : c’était le grand oncle de mon cousin germain. La parentèle peut paraitre éloignée mais Albert et son épouse Jeanne n’ayant plus de famille mon cousin était leur unique héritier aussi bien affectivement que légalement. Ils s’étaient aussi occupés de leur neveu (le père de mon cousin) orphelin à 2 ans. Lequel les avaient accueilli à son tour durant une partie et après la guerre de 39-45 avant de décéder au début des années 60. Et mon cousin et moi étions très proches. Tout ça pour dire que sans être assidus les liens affectifs subsistaient.

Pour revenir au « 4 Bacheliers », quoique le thème de la complainte fût totalement différent de celui du roman, la correspondance des mots me paraissait trop précise pour être le fruit d’un simple hasard et je fis sur naturellement un parallèle entre le livre et la chanson. Je tentais d’éclaircir la question d’une possible attache entre le poète moustachu et l’écrivain, mais indirectement car d’une part la personnalité et la culture du vieil homme impressionnaient trop mes 18 ans pour que j’ose m’adresser à lui directement et d’autre part parce que l’étiquette familiale ne me l’aurait jamais permis. Mon enquête m’amena provisoirement à la conclusion que l’oncle MARCHON (c’est ainsi que la famille le désignait) n’avait jamais rencontré ni entretenu aucune relation avec Georges BRASSENS.

J’avais moi aussi à cette époque des préoccupations bachelières et je classais finalement cette énigme dans un coin de ma mémoire. Pourtant d’une façon quasi obsessionnelle, chaque fois que j’ai entendu «Les 4 bacheliers», je pensais aussitôt au livre d’Albert. J’ai souvent évoqué cette interrogation au cours de ma vie avec des amis qui, comme moi, affectionnaient l’œuvre du Sétois. Je me suis même posé la question devant sa sépulture lors d’un passage dans cette ville. En 2000 au hasard d’une promenade sur la Toile, je tombais sur une interview de TILLIEU où il évoquait quelques échanges avec BRASSENS. Une de ses phrases que je vous cite de mémoire m’interpella violemment: « Sais tu que l'Auvergnat m’a été inspiré par un bouquin aujourd’hui introuvable, écrit avant la guerre par un type qui s’appelait Albert MARCHON?» Mon intuition venait de se confirmer! Je dois dire que je n’avais jamais pensé à un opérer le moindre parallèle avec l’Auvergnat mais il y avait néanmoins bien eu un lien entre BRASSENS et l’ouvrage d’ Albert MARCHON.

Mais pourquoi ce « type » était-il resté inconnu du public et ses livres ignorés ?

Albert MARCHON avait été, paraît-il, promis à un bel avenir littéraire. Il était aussi un haut fonctionnaire (quelque chose comme sous-préfet) et conserva son poste sous le gouvernement de Vichy. Après la guerre il dut s’abriter quelque temps chez mon oncle et ma tante, ses neveux, pour échapper à une épuration aussi vengeresse qu’expéditive. Quand il fut établi qu’il n’avait été ni un antisémite ni un collaborateur notoire mais seulement un fonctionnaire soumis (peut être trop ?) à l’autorité de l’époque, il put réapparaitre. Le poids de ces années troubles ensevelit définitivement sa carrière. Peut être aussi que meurtri par les soupçons et les accusations dont il avait fait l’objet, il choisit de se taire définitivement. Il n’écrivit plus et mit son talent au service de l’astrologie à laquelle il consacra le reste de sa vie en lui permettant de la gagner. Il devint une référence. Cela peut prêter à sourire mais je vous assure que pour lui c’était quelque chose de sérieux et qu’il en discutait avec de hautes personnalités venues le consulter.

Mon dernier souvenir remonte à janvier 1966 où nous avions été avec mon cousin lui présenter nos vœux ainsi qu’à son épouse. Tout m’impressionna ce jour là : l’accueil d’une dignité un peu rigide et teintée de retenue ; les centaines de livres alignés ou simplement entassés dans cette pièce assombrie, garnie d’un mobilier désuet, où il travaillait; sur son bureau un de ses chats allait et venait librement. Comme j’étais en classe de philo il eût la délicatesse de s’intéresser à ma petite personne. C’est ce jour là qu’il utilisa, à propos du chat sur son bureau, un adjectif, «madré», que je n’avais jamais entendu; devinant mon ignorance il m’en expliqua gentiment le sens. Anne, la femme de Gérard PHILIPE, vint sonner. Elle habitait dans le même immeuble à l’étage au dessous. J’appris ainsi que les deux familles se connaissaient. Bien plus tard je sus que le père de Gérard PHILIPE avait été poursuivi après la guerre pour actes de collaboration. Il était originaire des Alpes Maritimes. Albert MARCHON originaire de Gap avait vécu dans ce département ainsi que dans le Gard. Ont ils eu une proximité amicale à l’origine des relations avec le fils ? Mystère…

La tante MARCHON vint nous servir un café ou du thé peut être, sans s’attarder. Le couple était original et je n’avais pas l’habitude de voir des gens de leur nature. Lorsque nous prîmes congé je m’en allais très troublé par ce moment exceptionnel que je venais de vivre. Albert et Jeanne MARCHON sont décédés quelques années plus tard, je ne sais plus dans quel ordre et mon cousin hérita d’eux, entre autres, l'exemplaire d’auteur du fameux «Bachelier sans vergogne». Ce livre est encore dans sa bibliothèque.

Puisque nous sommes dans l’anecdote personnelle peut être me pardonnerez vous de poursuivre. Quelques mois plus tard mon père m’emmena dîner un soir dans un petit restaurant assez ordinaire à Montmartre ou à Pigalle la mémoire me manque. Comme beaucoup d’adolescents du même âge je connaissais 4 accords de 3 notes sur une guitare dont je croyais savoir jouer. Je ne manquais aucune occasion d’étaler mon talent en massacrant allégrement quelques refrains Brassensiens. A l’entrée du bistrot, dans un angle vers la porte un homme à l’allure un peu fruste était assis sur la banquette de moleskine rouge, sa guitare posée à côté de lui. Après d’amicales et réciproques salutations mon père en me présentant au personnage me dit: «tiens, toi qui aimes la guitare, je te présente Joseph le frère de Django REINHARDT; on l'appelle Nin-Nin» L’inculture a parfois ses bons côtés: Django REINHARDT me disait quelque chose mais je ne fus pas plus impressionné que ça et l'affabilité de Joseph aidant je lui demandais si je pouvais examiner sa guitare dont la forme m'intriguait. Il me la tendit complaisamment et me proposa même de l’essayer. Avec l'assurance convaincue des imbéciles heureux j’entamais sans hésiter sous le regard bienveillant de Joseph dit Nin-Nin «Les copains d’abord» et «Johnny Guitare» dont j'avais appris par coeur les accords - en tous cas ce qu'on présentait comme tels - dans un vieux manuel à l'usage des scouts pour les veillées le soir autour d'un feu de camp. J’ignorais alors que la musique de BRASSENS, contrairement à l’opinion généralement répandue, est plus complexe harmoniquement qu'il n'y paraît et que lui même était un grand admirateur de Django.

Ma prestation terminée je rendis l’instrument à son propriétaire qui, même après avoir soupé avec nous, n’en joua pas. Je rougis encore en écrivant ces souvenirs : je suis sur que Monsieur REINHARDT n’a pas touché son instrument ce soir là par une délicatesse que lui inspira son indulgence pour ma jeunesse. J'ai eu depuis l'occasion de constater combien souvent les grands musiciens étaient aussi modestes qu' indulgents.

Si je raconte cet épisode c’est pour nous ramener au sujet initial: les références poétiques. Car quelques années plus tard je me liais à des musiciens manouches et leur contact aidant je devins un amateur un peu plus éclairé. J' appris alors avec intérêt que Django avait influencé musicalement GB qui avait pour le guitariste manouche un grand respect. Il lui consacra d'ailleurs deux vers d'une strophe dans "L'Ancêtre". BRASSENS (comme TRENET) a souvent employé pour ses mélodies une structure musicale utilisée dans le jazz qu’on appelle un anatole. Ceci explique peut être pourquoi quelques œuvres de son répertoire s’adaptent si facilement en jazz. Par ailleurs j’ai découvert un morceau dont les premières mesures dans l’introduction du thème chez BRASSENS sont absolument identiques à celles d’une composition de Django. Les notes sont si particulières qu’il ne peut s’agir d’un hasard. Il s'agit de "La Princesse Et Le Croque-Notes" et de " Bouncin' Around".

Il n’y a pas forcément l’intention de plagiat dans les similitudes que nous croyons discerner. Avant la frénétique obsession des droits d’auteur et des histoires de gros sous y afférents tous les grands artistes depuis l' Antiquité et dans tous les genres s’inspiraient et même se pillaient allègrement les uns les autres. Certaines œuvres copiées et réarrangées ou adaptées devinrent même plus célèbres que les originales. C’est probablement là le talent des génies : en sublimant les sujets dont ils s’inspirent parfois ils savent les vouer à la postérité.

Enfin pour boucler la boucle voici un court extrait des « Copains d'abord» joué par Mandino REINHARDT musicien de jazz manouche. Il me l'a envoyé en entier, sur une cassette quand le MP3 et les CD n'existaient pas encore, pour me consoler un jour ou j'étais vraiment au 36 ème dessous. Malgré son nom il n'a rien de familial avec le grand Django. REINHARDT chez les manouches c'est un peu comme MARTIN chez nous, c'est très répandu. Notre amitié commencé en 1973 est intacte aujourd'hui. C'est dire si ce n'est pas de la littérature!

Quant à ma vocation musicale personnelle, ignorant sans doute le " Fluctuat Nec Mergitur" elle a fort heureusement sombré voilà plus de 35 ans.

PS. En écrivant « REINHARDT chez les manouches c'est un peu comme MARTIN chez nous, c'est très répandu » je me suis livré à une petite facétie. Albert MARCHON était un nom de plume. En fait il s'appelait Albert...MARTIN.

[ C. BENEDIC ]

UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Dans la campagne près de Strasbourg, de la route qui mène, en traversant la vallée de la Bruche, au village de Schwartzbach, on peut voir, formant une espèce de campement, quelques caravanes plantées dans un champ de luzerne. Dans l’une d’elles, là, au milieu de nulle part, vivent un homme et sa famille.

L’homme, sans être âgé, n’est déjà plus tout jeune. La cinquantaine peut-être? Allez savoir… La vie au grand air a ses mérites. Mais une existence entière battue par le vent et la pluie, brûlée par le soleil des jours de grand beau temps, ça ne vous donne pas vraiment le teint de pêche des photos de magazines.

Cet homme c'est Albert WEISS, un Manouche d’Alsace au caractère trempé, frappé au coin de la sagesse et de la sérénité. Un drôle de mec cet Albert. Il est gaucher et il joue de sa guitare comme les gauchers mais sans inverser les cordes! On a beau être musicien de père en fils on n'a pas toujours pas les moyens d'acheter un instrument pour chacun. Alors pour que la guitare soit toujours disponible il appris à jouer avec les cordes à l'envers. Pardi! c'est pas plus mal comme système : comme ça droitier ou gaucher, tout le monde en profite.

C'est un bon guitariste Albert. Comme la plupart des Tziganes il joue à l'oreille, sans connaître une seule note. Chez lui, dans ce peuple dont les gens s'appellent entre eux les "Sinti" et que nous, nous désignons suivant le pays par les "Roms", les "Gitans", ou les "Manouches" c'est comme ça qu'on apprend la musique: on regarde d'abord avec respect ceux qui savent jouer puis on essaie de faire pareil. Et si on montre suffisamment d'ardeur à la tâche et de ténacité alors, pour vous aider, il y a toujours un père un oncle ou même un voisin disponible qui vous montre et vous corrige. C'est comme ça qu'il a appris Albert. Et même s'il ne sait pas vraiment le nom des accords qu'il plaque sur son manche, il ne se trompe jamais: ses doigts appuient toujours au bon endroit.

Pourtant le plus surprenant c’est quand il décide de chanter. Parce qu’il chante aussi. Des chants traditionnels hérités de ses racines et dont il ne se souvient parfois même plus du titre. Mais aussi des chansons à lui, des ballades, des complaintes qu’il a composées, comme ça, en posant des mots sur les airs qui lui trottent dans la tête.

Les chansons d’Albert, moi, elles me labourent le cœur . La langue manouche, on pourrait croire qu’elle a été inventée pour le chant. Peut-être parce que les Tziganes leur mémoire, c’est souvent par le chant qu‘ils la transmettent.

Alors pour ne pas perdre tout ça, c'eût été trop bête, quelques-uns autour de lui, l’ont convaincu de les enregistrer. Oh! pas dans les studios d’une Major vous pensez bien, non, comme ça, où ils ont pu, avec les moyens du bord ; il faut dire que ça coûte cher d’enregistrer. Tout le monde a mis la main à la pâte : les frères REINHARDT Mandino et Sony aux guitares, Anne LIZT à la contrebasse; Daniel s’est occupé du son dans son studio, re-Mandino pour le mixage, Marie, avec ses tout-petits moyens pour la jaquette.

Une affaire de famille en somme...

Le résultat ce fut un CD auto-produit avec 4 titres, pas plus. Pas les moyens de faire mieux. Et un tirage de 200 exemplaires parce que c’est le minimum à commander pour lancer la fabrication. Pour amortir le prix de revient Albert devait en vendre 90 à 10 € la pièce. Presque tous les manouches d’Alsace lui en ont acheté un. Il en a vendu un peu plus de 100. N’allez pas imaginer pour autant qu’il n’y ait que 100 manouches en Alsace. Non; c’est plutôt qu’en général on n’ achète qu' un CD par foyer...

Avec tout ça le chanteur, il est sorti de l’auberge, il a récupéré sa mise de départ et avec la centaine qui lui restait, il a même pu mettre quelques sous de coté. Maintenant, il se propose de réinvestir pour nous faire un grand recueil de ses chansons. Au moins 12 peut être même 14 titres. Bon c'est pas gagné. Il faudra un éditeur, il faudra trouver la distribution, il faudra et tout et tout... En attendant le crooner, ses trésors il les garde bien à l'abri. On n'est pas très nombreux à pouvoir en profiter, juste quelques amis triés sur le volet. Mais puisque nous sommes entre nous et que le temps nous est compté, j'ai décidé, en confidence, de vous livrer quelques extraits que vous saurez , je n'en doute pas, garder secrets ...

Comme une affaire de famille!

[ C. BENEDIC ]

Il n'y a pas photo? le Père Salla est pour moi le champion du monde incontestable de la baffe à mains nues.

Je n'ai jamais oublié la première reçue de sa part, j'en ai vu 36 chandelles.

Et mon avis est celui d'un spécialiste qui en avait déjà reçu beaucoup tant de la part de mes maîtres que de celle de mon père naturel (ancien lutteur gréco-romain, militaire de carrière à la discipline de fer) qui avait longtemps hésité entre Audissou, C.de Foucauld et le prytanée militaire de la Flèche pour mon internat.

Ceci dit, je ne lui en veut pas car au contraire de certains, ses baffes étaient justifiées dans la majorité des cas.

D'autant plus qu'avant la baffe fatidique, il y avait des signaux d'alerte, notamment la couleur de son visage qui devenait rouge brique, annonçant qu'il était temps de calmer le jeu si l'on ne voulait pas finir en "pelota".

[ JP. FLORENTIN ]

Le Pere Salla n'avait pas des mains, mais des...Chisteras. :)

Il nous expliquait, avec sa modestie habituelle, qu'il était un ancien champion de pelote à main nue et qu'après une partie, il devait tailler a la lame de rasoir pour "faire pisser le sang" et dégonfler ses doigts.

Pour le gamin de 12 ans que j'étais, de tels propos le faisaient passer pour un super RAMBO !

[ P.Y LE GALL ]

J'ai retrouvé la photo de Philippe Lepot, élève en première année de maternelle à Foucauld en 1974, avec son institutrice : Michèle Jamein, ancienne élève du Carmel St Joseph (Bd Djerrada, à l'Oasis) où la seule heure de colle qu'elle ait jamais eue de sa vie lui fut donnée en physique, par une certaine Madame Lepot...(*)

Mais l'adorable Michèle n'en a pas profité pour se venger sur le fils...

L'année suivante il a eu Khadija Benjelloun comme maîtresse, et c'est là qu'il a appris ses premiers mots d'arabe! Un jour il est rentré en nous chantant:

"rh'ma-ri, rh'mari, mred'oun bi rassi !
tabibouna atta-ou tarbouch' ali rassi !
tarbouch' ali rassi !"
(Mon â-ne, mon â-ne a bien mal à la tête !
not' toubib' lui a don-né un bonnet pour sa tête !...)
Ah! souvenirs...

[ Michel LEPOT ]

Le Père Sabatté, parti depuis 1973 à Floirac en Gironde et remplacé par le Père Maillharo, s'était proposé pour "garder la maison" de CdF pendant les vacances d'été.

Pêche Mohamédia 1978

Pêche Mohamédia 1978

Avec Jean-Louis Garcelon (qui me remplaçait à Foucauld) et Jean-Marc Langer (un ami assistant à la fac de médecine) nous l'avons invité à pêcher le "maqueu-reau" dans le port de Mohammédia, avec un pêcheur très sympathique découvert par le Père Lauhirat : Mohammed dit "le Marrackchi", qui nous emmenait à la rame dans sa floqa , amarrée ensuite dans un courant propice à attirer les maquereaux, bogues, saurelles, et autres aiguillettes.

Sur place, on préparait le "bromège", mélange de pain et de sardines écrasées dont le Marrackchi jetait une pincée à l'eau de temps en temps, juste assez pour attirer et retenir les convives à 2 m des bords de la barque...

Nos cannes? Un roseau de 2,50m, à peine flexible du bout dont le diamètre est au moins égal à celui du petit doigt)

Nos lignes? Un nylon de 2m et de 2 ou 3kg de résistance + un hameçon n° 8 ou 10 ...et c'est tout!

Nos esches? Un bout de filet de sardine ou un boyau du même métal ...ou une lanière de peau du premier maquereau capturé!

Nos gestes? Poser délicatement l'hameçon garni de son esche à la surface de l'eau à 2m du bord de la barque; le regarder descendre lentement dans la profondeur gris verdâtre et ...ferrer d'un coup sec dès qu'il disparaît à la vue car, 9 fois sur 10, si on ne voit plus sa tache claire, c'est qu'il a été englouti dans la gueule d'un bolide qu'on n'a pas eu le temps de voir arriver! Aussitôt il faut lever la canne pour arracher littéralement la prise hors de l'eau et la faire tomber dans la barque (où elle se décroche souvent toute seule en continuant de s'agiter furieusement). Si on attend une ou deux secondes de trop avant de réagir, alors ça se gâte car un maquereau de 500g est un vigoureux paquet de muscles qui se met tirer sur le fil avec une force et une vitesse incroyable et alors là: gare à l'emmêlage avec la ligne du voisin!

Un jour, le père Béhoccaray, qui était venu avec nous, pose son roseau à côté de lui, en laissant le fil dans l'eau, le temps de s'allumer une cigarette pour se détendre après une bonne série de prises... On a seulement entendu "swiîiîiîip!" et on a juste eu le temps de voir son roseau plonger comme une torpille, entraîné à la suite d'un (probable) maquereau qui avait mordu à l'hameçon nu...

En une matinée, il n'était pas rare de dépasser la centaine de prises à 3 ou 4 pêcheurs en plus du Marrackchi (le record dont je me souviens sans peine : quatre cents prises dans la matinée! sur la balance du port, cela faisait 80kg, soit 200g en moyenne par prise. Et comme il s'agissait d'excellent poisson (Ah! les filets de maquereau sur un lit d'oseille avec de la crème fraîche, accompagnés d'un Oustalet blanc de blanc...) on n'avait aucun mal à partager nos prises avec les amis et le Marrackchi qui, en plus, gagnait avec nous un peu plus d'argent qu'en allant pêcher pour son compte. Il nous invitait quelques fois à prendre le thé chez lui, dans le bled à quelques kilomètres du port, et je garde un souvenir très ému de l'accueil paisible que nous réservaient sa femme et ses enfants dans leur modeste maison de bois et de roseaux, au sol de terre battue d'une propreté exemplaire...

Voilà quelques souvenirs devenus encore plus riches par le simple fait de les avoir partagés avec vous...

[ Michel LEPOT - Mimi]

Ecusson Charles de Foucauld

Ecusson Charles de Foucauld

Qu’il me soit permis de vous raconter, malgré les années écoulées, l’histoire d’une équipe écolière qui perdure encore dans beaucoup de nos mémoires... Avoir été témoin de son origine est une chance mais avoir été un de ses acteurs est un privilège. Tout part d'une envie de partager, de partager le plaisir pris et le plaisir donné.

Depuis sa fondation, en avril 1936, l’école Charles de Foucauld a toujours eu de grandes équipes sportives et de magnifiques athlètes qui ont su défendre avec honneur et gloire les couleurs de l’Institution. Certains vieux noms des années soixante (Marti, Campos, Chatrieux, Devéze, Testu, Laurandeau, Ravéra...) remontent à la surface et me replongent dans un passé un peu flou mais révélateur... L’image que je conserve d’eux, quand je n’étais qu’un petit gamin de presque dix ans, reflétait pleinement les fondements pédagogiques de la devise Olympique : «Citius, Altius, Fortius », «Plus vite, Plus haut, Plus fort ».

A cette époque, 1966, où le Real Madrid s’était sacré pour la sixième fois Champion d’Europe des clubs et l’Angleterre remportait son premier «Mondial», le foot était incontestablement le roi des sports… Je me souviens surtout de ces mémorables matchs acharnés de foot qui se jouaient entre classes ou écoles «rivales» avec ces maillots rouges ou verts dans la grande cour après le déjeuner … Tous, petits, moyens, grands, on se prenaient pour des Pelé, Gento, Yashine, Amancio, Eusebio, Mazzola, George Best et autres vedettes de l’époque qui meublaient nos rêves d’écoliers… Nous laissions courir notre imagination, habileté, ingéniosité, passion, enthousiasme sur les terrains de foot en quête d’une prestation brillante pouvant captiver l’attention du Père Salla, jeune religieux responsable des sports. La récompense suprême était la joie et l’honneur de pouvoir, enfin, défendre les couleurs, non définies et multiples à cette époque, de notre école. Comme dans tous les établissements, la grande majorité des élèves, selon leur âge et aptitudes, finissaient par trouver leur place dans l’athlétisme, le foot, le volley, le basket, le handball... Etudes, sport et discipline étaient trois éléments indissociables et omniprésents dans la vie quotidienne de notre école et cela favorisait l’esprit du «Mens sana in corpore sano» que préconisaient nos professeurs…

Il est vrai que les sensations les plus simples accouchent parfois des idées les plus folles... Un beau jour, au cours de l’année 1968, l’infatigable Père Salla, à la recherche de nouveaux défis et sensations, réussit à paralyser la vie de l’école avec l’inoubliable exhibition des «globe-trotters» du handball : «Equipe de Monsieur BOL » versus «Foucauld-Senior». Nos braves joueurs, bien musclés et entraînés, présentèrent bataille avec stoïcisme et sportivité, mais finalement ils succombèrent devant cette «Invisible Armada» verte... Qui des anciens de l’époque ne souviens pas des ces fameux athlètes en maillots verts et shorts blancs qui défilaient sous nos yeux à une vitesse vertigineuse et avec une incontestable souplesse et maîtrise de ce sport ? Et que dire de leurs tirs en «suspensions», des «cassés rectifiés» des ailiers, des «feintes» et des «lobs» de l’avant centre, des arrêts spectaculaires du gardien de buts, du «bal» de la défense et des contre-attaques fulgurants… La stratégie, la discipline, la vitesse et le jeu continu de ce nouveau sport paraissaient si spectaculaire et simple qu’il captiva complètement l’attention de toute l’assistance sportive et non sportive. Ce jeune éducateur, professeur de Français, d’Espagnol et de Latin, voulant intégrer le sport dans l’éducation, avait perçu dans le handball un jeu complet, collectif et intelligent où l'enfant pouvait courir, sauter, lancer, lutter et développer son sens de la coopération, de la solidarité, de la décision, de la responsabilisation... Ce jeu allemand qui se joue «avec les mains», venait de cristalliser à Foucauld et spécialement dans la rétine de quelques-uns de ces petits spectateurs, base de la future grande Cavalerie Jaune...

Cette même année là, la veille des Jeux Olympiques de Mexico, le Révérant Père Salla et Monsieur Monier (professeur d’éducation physique) présentaient la nouvelle tenue de notre école pour les compétitions officielles : short bleu, maillot jaune canari au col bleu avec un double grand V rouge et bleu sur la poitrine et manches longues aux poignets bleus. A l’époque, les grandes marques sportives n’étaient pas aussi convoiter qu’actuellement, mais nous nous différencions déjà avec nos maillots «Le Coq Sportif» directement importés de l’hexagone via magasin «Univers Sport». Avec ce nouveau signe de distinction jaune canari, nous allions écrire toute une époque d’orée dans les annales de notre école. Plusieurs générations d’élèves allaient répandre et transmettre, sous ce maillot jaune, les valeurs traditionnelles de notre établissement au-delà des frontières naturelles d’une simple école religieuse...

La vie à Foucauld découlait paisiblement et suivait les méandres de l’évolution sans trop de sursauts... Au début des années soixante-dix, quatre événements importants allaient changer la vie de notre école d’une manière importante, et lui donner un nouvel épanouissement et une dimension beaucoup plus moderne : (1) l’incorporation d’une nouvelle génération de jeunes professeurs rénovateurs (Elisabeth et Michel Lepot, René Maury, Edouard Manzanares, André Ruland, Rénald Jumel, Yves Bégo...) ; (2) la transformation de Foucauld en école mixte avec l’arrivée massive des filles du Carmel… ; (3) l’adaptation des Pères et Sœurs aux nouvelles circonstances et panorama ; et (4) la réorganisation de l’internat.

Les nouveaux «seigneurs » de l’enseignement s’efforçaient, avec diligence, patience, rigueur et discipline, à développer en nous les capacités intellectuelles, morales et physiques nécessaires pour affronter le grand «match» de notre vie. Cette nouvelle vague de modernité et de grands changements de mentalité dans notre école fut complétée avec l’incorporation d’un très jeune Directeur, Père Vincent Landel, et celle d’un rénové Père Ducasse comme Préfet de discipline. La transition des années soixante à soixante-dix pouvait paraître comme le passage de Foucauld du «noir et blanc» aux «couleurs arcan ciel». En aucun cas, on pourrait dire qu’une époque fut meilleure que l’autre mais tout simplement qu’une nouvelle génération émergeante d’élèves et de professeurs, avec la collaboration des Pères et Sœurs, allait changer le cap du grand navire éducatif... La transition se fit d’une manière naturelle, ordonnée et sans trop de traumatisme pour la vielle garde... Les soutanes (noir imposant) des Pères disparurent, le noir et le gris sombre des habits des Sœurs fit place à la couleur «blanche infirmière» plus réconfortant, le nombre de professeurs civils augmenta, et l’arrivée des filles de tous âges avec leurs tenues multicolores apporta une bouchée d’air frais et une ambiance plus équilibrée en accord avec les nouveaux temps.

La discipline de «fer» imposée par le Père Pucheu et qui avait, jusque-là, ordonné la vie de notre école (nécessaire parfois pour contrôler certaines espèces...), s’évapora comme la rosée du matin avec l’arrivée d’une discipline plus «cool» du Père Ducasse. Avec sagesse, communication et complicité, il avait su créer une atmosphère relaxée, tolérante, ordonnée où petits, moyens, grands, filles et garçons savaient quelles étaient les limites qu’il ne fallait pas transgresser.

L’internat, référence et support traditionnels de notre école, subit à son tour un «lifting» en quantité et qualité pour l’adapter aux nouvelles circonstances... Les grands dortoirs disparurent pour faire place aux piaules (à deux) pour les «grands» (2e, 1ère et Terminale), et un petit dortoir, sous la surveillance d’un Coopérant ou d’un élève du secondaire, pour le reste des élèves. Le statut de «grand» nous permettait de nouvelles libertés impensables dans le passé avec le consentement et la complicité du Père Ducasse. La nouvelle ambiance était celle d’une petite grande famille très unie, solidaire et généreuse qui, vis à vis de nos éducateurs, se sentait dans l’obligation d’être le moteur et la référence interne et externe de notre école. Notre éducation, notre esprit et notre engagement dans la vie quotidienne de l’école se projetaient et reflétaient dans la Cavalerie Jaune où les internes/pensionnaires ont toujours été le «moteur», «l’âme» et «l’esprit» de cette grande équipe.

La légende de la Cavalerie Jaune commença à se forger au début de ces années soixante dix, et conclut sa longue et glorieuse «chevauché» sur les terrains en 1975 avec le départ des derniers piliers d’une génération d’élèves qui avait réussi, en même temps, à concentrer autour d’elle à la grande famille «Foucauldienne » sportive et non sportive. Notre génération n’était peut être pas la meilleure... mais elle était bien différente des autres, essentiellement de par son «esprit»… La force de notre groupe résidait dans le grand réseau des personnes qui s’étaient regroupées autour du Sport et de la Cavalerie Jaune d’une manière naturelle et imprégnées de cet «esprit Foucauldien» qui perdure encore de nos jours...

Cavalerie Jaune - 1970-1971

Cavalerie Jaune - 1970-1971

La Cavalerie Jaune n’était pas une simple équipe écolière parmi tant d’autres, et ses joueurs n’étaient pas une simple collection d’individualité arrogante qui se limitait qu’aux exploits sportifs ou à collectionner des trophées... Notre «esprit amateur» rivalisait sur le plan compétitif avec n’importe quel adversaire de l’époque, sans toutefois s’éloigner des valeurs réelles et traditionnelles du sport. La popularité et l’admiration que le grand public portait à notre équipe, n’étaient que le résultat d’un travail bien fait à la source par nos éducateurs depuis de longues années où le talent individuel de plusieurs générations était mis au service de la collectivité. Le jeu explosif de la Cavalerie Jaune se fit une place dans l’élite du «Hand» Casablancais, et cela nous permit, à cinq membres, de vivre une courte mais intense aventure en Championnat National II sous les couleurs jaunes (encore !) de l’Etoile Jeunesse Sportive de Casablanca. Cette petite incursion saisonnière ne fit que confirmer la bonne préparation morale, intellectuelle et physique de notre groupe dans un monde nouveau, hostile et méconnu par nous, où il fallait savoir conjuguer «l’esprit sportif» avec «l’esprit de compétition» dans une bataille inégale contre des athlètes qui nous doublaient en âge et en expérience...

Notre Cavalerie Jaune se fit majeure, et sous la direction de l’incombustible Père Salla et l’assistance de M. Manzanares et celle de son inséparable écuyer M. Ruland, elle se lança à la conquête de la Péninsule Ibérique avec un coffre plein d’illusions... L’histoire démarra vers Noël 1973 avec l’autorisation du Directeur, Père Vincent Landel, pour organiser dans la Chapelle une kermesse qui devait nous permettre d’obtenir les fonds nécessaires pour financer la tournée. Au début, cette nouvelle fit trembler les fondations les plus profondes de l’école... et crispa la susceptibilité de certains Pères craintifs de perdre leur statut dominant dans une Institution qui venaient de se mettre à l’heure européenne... Finalement tout le monde succomba à la tentation de l’événement, et il se déroula dans une grande ambiance familiale avec la participation massive des élèves, professeurs et parents…

Madrid 1974

Madrid 1974

Grâce l’enthousiasme et à la grande générosité des participants, notre Cavalerie Jaune, avide d’aventures et de gloire, mit le cap sur Madrid pendant les vacances de Pâques de 1974…. Entre les matchs de notre baptême sportif international, la Cavalerie Jaune profitait de l’occasion pour visiter les lieux les plus touristiques de la capitale espagnole… et la grande «Plaza Mayor» où un soir nos amis José Alvarez, Philippe Bouin, Yannis Antoniou et Edouard Aguilar avaient eu droit à une poursuite rocambolesque par une paire de «Guardias Civiles»... Sous l’effet d’une légère «cerveza Mahou», nos quatre amis avaient osé prendre d’assaut la statue du «Généralissime Franco»… Ce soir là, le record du monde de vitesse avait été pulvérisé à travers les parkings sous terrains de la Grande Place et le labyrinthe des ruelles adjacentes… D’autres aventures suivirent mais elles font parties d’un autre épisode… sans oublier la mésaventure de nos deux amis (Manza et Ruland) en voulant faire passer à la douane de Tanger l’argent de la tournée...

La grande Cavalerie Jaune avait conquis sur les terrains de sports le respect et l’admiration de la grande majorité de ses adversaires ainsi que celle du grand public. En dehors des terrains, elle avait réussi à regrouper un ensemble de joueurs, de camarades de classe (filles et garçons), de dirigeants et de professeurs qui partageaient un mode de vie et une façon de penser où la camaraderie, la tolérance, le respect, l’amitié et l’union étaient la base de nos relations. L’esprit de Foucauld, moteur de cette union et force, n’aurait pas pu être transmis par la Cavalerie Jaune, au-delà des frontières naturelles d’une simple école religieuse mixte, sans l’appui et la complicité de nos camarades et fidèles amis supporters… Ils étaient fort nombreux et je conserve encore dans ma mémoire la plupart de leurs noms et visages: Evelyne, Elisabeth Correa, Maria Mendez, Brigitte Laffont, Claude Deffort, Soisic Dallis, Jean Yves Auplat, Delphine Pipogniot Laroche, Erwin Zamoyski, Christiane Rubio, Bastian Hyderik, Mireille Raygot, Philippe Brard, Ghislaine Pédémonte, Najib Tahiri, Fabienne Jorro, Rose Marie Albert, Sabrina Amabile, Henri Verrier, Marie Pierre Argain, Christian Couturier, Gilles Lardy, Christine Alenda, Laura Carruba, Silvana Stassi, Benoît Robinne, Maria Cristina Monaca, Adil El Yacoubi, Françoise Garnaud-Perrocheau, Brigitte de Campos, Thérèse Fernandez, Laura Cariboni... Je ne voudrais pas oublier la grande contribution d’une petite poignée de parents, spécialement celle de Monsieur Alvarez, et aussi l’inestimable aide dévouée de beaucoup de nos professeurs : Père Salla, Père Pucheu, Père Landel, Père Ducasse, Edouard Manzanares, André Ruland, René Maury, Rénald Jumel, Yves Bégo...

Cette génération, de jeunes sportifs de différentes nationalités, origines et religions, avait su, sous la direction du Père Salla et l’inestimable collaboration d’Edouard Manzanares, assimiler et transmettre les valeurs essentielles du Sport : entraînement, discipline, compétition, être bien dans son corps et dans sa tête, sentir grandir la confiance en soi, développer le goût de l'effort, la camaraderie, l’union, apprendre à respecter les autres, l’humilité, l’amitié...

Notre force conquérante sur les terrains de sports (et en dehors) résidait tout simplement dans notre esprit et dans l’union complémentaire des individualités au service du collectif. A Foucauld, le sport et la Cavalerie Jaune étaient considérés comme une «religion »... Trente ans après, je pense que c’était, avant tout, un sentiment que l’on éprouvait et que l’on partageait mais pas expliquer... Les dividendes que la Cavalerie Jaune donnait au grand public, étaient sous forme de sourires, de joies, d’émotions, d’amitié sincère et généreuse... La Cavalerie Jaune c’était aussi un peu de magie dans notre petit univers de jeunes étudiants...

Tout au long de l’histoire de notre école, beaucoup d’élèves ont porté avec fierté, honneur et gloire le maillot «jaune canari» de l’Ecole Charles de Foucauld dans les différentes catégories et disciplines. Sans vouloir démériter les autres générations, très peu ont été les élus qui ont pu connaître et éprouver ces sensations transmises par l’esprit de la Cavalerie Jaune des années soixante-dix… Le temps et la vie nous ont séparés et éparpillés dans différents pays, et chacun avec sa nouvelle vie et sa famille mais unis par «l’esprit Foucauldien», et toujours prêt à chevaucher à travers les continents pour accourir au ralliement de la Cavalerie Jaune... «Allez les Jaunes ! »

Je ne voudrais pas conclure cette petite histoire sans citer les principaux acteurs de cette équipe qui ont su marqué une époque inoubliable dans l’histoire de notre école, et leurs rendre justice et hommage pour leur contribution à universalisé cet esprit qui se perpétue encore de nos jours grâce au sport d’équipe et à l’amitié… Merci à Khalid Chraïbi (l’Araignée), Yannis Antoniou (le Marathonien), El-Houmann (l’Artiste), Philippe Tellier (le Canonnier), Gustave Aguilar (la Puce), Philippe Bouin (l’Acrobate), Richard Santana (le Mur), Jean Luc Simon (le Dur), José Alvarez (la Flèche) et Edouard Aguilar (le Renard du désert).

Il se peut que quelques noms ne figurent pas dans ce récit mais ma mémoire, après plus de trente ans, à parfois des limitations, et j’espère que ces personnes sauront me pardonner ce petit oubli non volontaire.

[ Eduardo AGUILAR - Le Renard du désert ]